Chronique #6-1 : Le corps n’oublie rien

Chronique #6-1 : Le corps n’oublie rien

Le corps n'oublie rien - Le stress post traumatique

À découvrir dans cette chronique

Le syndrome de stress post-traumatique, ça vous dit quelque chose ? Il s’agit d’un trouble handicapant qui se développe chez nombre de personnes ayant fait face à un événement particulièrement violent : catastrophe naturelle, attentat, guerre, agressions, viol… Longtemps resté mystérieux aux yeux de la médecine, le stress post-traumatique révèle de plus en plus son mode d’action grâce aux avancées scientifiques.

Dans cette chronique, basée sur le livre de Bessel Von Der Kolk (que j’appellerais BDVK à partir de maintenant) « Le corps n’oublie rien », vous découvrirez notamment :

  • Les symptômes typiques du syndrome de stress post-traumatique ;
  • Les effets d’un événement violent sur le fonctionnement du cerveau ;
  • Que les événements terrifiants ne sont pas les seuls à pouvoir engendrer un syndrome de stress post-traumatique, les carences affectives et le manque de soins pendant l’enfance peuvent également causer des troubles importants ;
  • Les approches efficaces pour conduire les victimes sur les chemins de la guérison.

Au regard de la somme et de la richesse des connaissances présentées par BDVK dans son ouvrage, j’ai fait le choix de diviser cette chronique en 3 parties. J’espère qu’elles vous intéresseront.

Sur ce, je vous laisse la liberté de démarrer votre lecture de la première partie…

Un mot sur l’auteur

BVDK est une éminence mondialement reconnue en ce qui concerne la prise en charge des victimes de traumatisme. Psychiatre américain d’origine néerlandaise, professeur de psychologie à l’université de Boston, il a consacré sa carrière à la compréhension et au traitement du syndrome de stress post-traumatique d’abord auprès d’anciens combattants et ensuite auprès de civils adultes et enfants.

Partie 1 – La redécouverte du traumatisme

Chapitre 1 – Ce que m’ont appris les vétérans du Vietnam

L’engourdissement intérieur

Une des premières choses à avoir frappé BDVK lorsqu’il s’est mis à côtoyer régulièrement des personnes traumatisées, notamment des anciens combattants, est ce qu’il nomme « l’engourdissement intérieur ». Cet élément se caractérise par la grande difficulté, voire l’impossibilité, de ressentir des sentiments positifs profonds comme l’amour, la joie ou encore la gratitude. Tout semble se passer comme si les victimes avaient le cœur anesthésié par la peur, la honte ou la colère qu’elles ressentent en permanence. Elles ne parviennent plus à trouver de sources de satisfaction dans leur vie et à entrer sincèrement en contact avec les personnes qu’elles aiment.

La réorganisation de la perception

Après un événement traumatique, la manière dont les personnes voient la réalité qui les entoure est très souvent perturbée.

La première perturbation tient à l’apparition de « flash-back ». Ces reviviscences, qui peuvent ressembler à de petits films 3D intérieurs de la scène traumatique, sont susceptibles de frapper n’importe où et n’importe quand, de jour comme de nuit, dès lors que le cerveau fait un lien entre ce qui est vécu sur le moment et ce qui s’est passé lors de la scène traumatique. Les flash-back se révèlent très souvent bien pire à vivre que le traumatisme initial pour les personnes qui en souffrent en raison de leur imprévisibilité et de leur force d’évocation.

Associé au flash-back, il est également observé un affaiblissement de la capacité d’imagination des victimes. Cette épée de Damoclès permanente de la scène traumatique dans le présent empêche les personne d’imaginer et de se projeter dans le futur. Et, sans cette capacité, il n’y a pas d’espoir, pas de rêves, pas de buts à atteindre et pas d’endroit où aller possibles.

Le blocage dans le traumatisme

Une autre difficulté des personnes traumatisées tient dans le fait qu’elles se trouvent seules face à leur vécu. Il est en effet très difficile pour une autre personne, n’ayant pas connu une expérience similaire, de comprendre ce qui se passe.

De plus, il y a très souvent chez les victimes une perte de confiance envers autrui qui entrave fortement l’entrée en relation et qui peut même, dans certains cas, la rendre tout simplement inenvisageable.

Le diagnostic de stress post-traumatique

La reconnaissance du syndrome de stress post-traumatique est apparue seulement en 1980. Avant cette date, les patients erraient souvent entre toutes sortes de diagnostics selon les symptômes les plus prégnants chez eux : alcoolisme, toxicomanie, dépression, troubles de l’humeur voire schizophrénie. La création d’une étiquette commune a permis de mettre enfin un mot sur la souffrance des gens qui étaient submergés par l’horreur et l’impuissance liées à des scènes particulièrement difficiles.

À partir de 1982, BDVK a cessé ses fonctions auprès des anciens combattants pour s’occuper de la population civile. Son expérience des traumatismes de guerre l’a amené à écouter d’une oreille différente les patients déprimés et anxieux qui lui racontaient des histoires d’agressions et de violences familiales. BVDK constata que nombre de ses patients, notamment ceux victimes d’inceste, présentaient des troubles sévères pouvant s’apparenter au syndrome de stress post-traumatique : cauchemars, flash-back, engourdissement émotionnel, difficultés à s’entendre avec les autres et à entretenir de véritables relations.

À partir de là, BDVK a commencé à s’interroger sur la prééminence réelle du syndrome de stress post-traumatique et sur les conséquences des violences familiales sur les enfants. Un point le taraudait particulièrement : « Si un traumatisme causé par un ennemi est difficile à surmonter, qu’en est-il pour les enfants dont la souffrance a été causée par une personne censée les aimer ou les protéger ? ».

Une nouvelle compréhension

Dans les années 1990, l’arrivée des techniques d’imagerie cérébrale a permis de comprendre ce qui se passe vraiment dans le cerveau des victimes de traumatismes. Il est apparu que l’événement traumatique n’est pas simplement un événement qui s’est produit dans le passé, c’est aussi et surtout, l’empreinte que cette expérience a laissée sur l’esprit, le cerveau et le corps.

Les observations ont montré qu’un traumatisme, s’il modifie la façon de penser, change également la capacité à penser. Il agit sur le corps physique en générant une réaction physiologique excitatrice (nerveuse et hormonale) permanente qui incite les traumatisés à se tenir prêts à être agressés à tout instant et les empêche d’accéder au calme et à la sérénité.

Il a également été mis en exergue que l’acte de raconter son histoire ne modifie pas les réactions automatiques, physiques et hormonales qui se sont mises en place. Cela a permis de mieux comprendre pourquoi, même après avoir raconté ce qui leur est arrivé, les victimes restent dans un état d’hypervigilance.

Chapitre 2 – Des révolutions dans la compréhension de l’esprit et du cerveau

Traumatisme avant l’aube

Aujourd’hui, il est admis que le syndrome de stress post-traumatique ne se limite pas simplement aux anciens combattants et aux victimes d’attentats et de catastrophes naturelles. Il touche aussi une multitude de personnes dans la société (victimes de viol, d’agressions physiques et psychologiques, de carences affectives…).

À ce propos BDVK fait remarquer qu’aux états-unis, plus de la moitié des patients des services de psychiatrie ont été agressés, abandonnés, négligés, voire violés dans leur enfance, ou témoins de violences familiales. Il pose dès lors la question suivante : « Serait-il possible que nombres de « troubles mentaux » soient en réalité liés à une ou des expériences traumatiques ? ».

Un choc inévitable

En 1984, BVDK a assisté à une conférence présentant une expérience devenue célèbre en psychologie.

Les chercheurs avaient administré à des chiens des chocs électriques douloureux alors qu’ils étaient enfermés dans une cage. Ensuite, ils avaient ouvert les cages et infligés un nouveau choc électrique aux animaux. En comparant la réaction de ces chiens à ceux d’un groupe témoin composé de canidés n’ayant pas subi de choc électrique, les scientifiques s’aperçurent que les chiens du groupe témoin s’échappaient aussitôt et qu’en revanche ceux qui avaient reçus des chocs ne cherchaient même pas à fuir. Les animaux avaient en quelque sorte appris qu’ils ne pouvaient pas échapper au chocs et donc, même en liberté, ils ne bougeaient plus.

Pour BVDK, il ne faisait aucun doute que ce qui avait été fait à ces chiens, même s’il ne le cautionnait pas, reflétait exactement ce qui arrivait à ses patients traumatisés : eux-mêmes avaient été exposés à quelqu’un ou quelque chose qui leur avait infligé un mal terrible auquel ils n’avaient pas pu se soustraire et cela les empêchait de vivre normalement dans le présent.

Seligman et Maier, les scientifiques travaillant avec les chiens avaient découvert de surcroît que les animaux traumatisés sécrétaient en continu bien plus d’hormones du stress que la normale et, nous le savons aujourd’hui, il en va de même chez l’Homme. Cette production massive d’hormones du stress génère les sentiments d’agitation, d’anxiété voire de panique que les traumatisés connaissent en permanence ; cela finit même par nuire à leur santé physique.

La dépendance au traumatisme : la douleur du plaisir et le plaisir de la douleur

Il est fréquent de trouver, parmi les traumatisés, des personnes cherchant à vivre des expériences qui effraieraient la plupart des gens, et qui, lorsqu’elles ne sont pas en colère, sous pression, ou pris par une activité dangereuse, se plaignent d’une sensation de vide et d’ennui.

Nous savons que le corps apprend à s’adapter à toutes sortes de stimuli. Par exemple, des activités comme le sauna, le marathon ou le parachutisme qui créent d’abord de l’inconfort, voire de la terreur, peuvent devenir par la suite très plaisantes. Cette adaptation progressive montre qu’un nouvel équilibre chimique s’est formé dans le corps procurant, au marathonien par exemple, un sentiment de bien-être et d’euphorie lorsqu’il atteint ses limites physiques. Lorsque cette adaptation est effective, une personne peut rechercher à tout prix une activité a priori douloureuse ou effrayante et se trouver en manque lorsqu’elle ne peut la pratiquer.

Ce phénomène pourrait expliquer ce qui se passe chez certaines victimes de stress post-traumatique qui peuvent, par exemple, engager quelqu’un pour qu’elles les frappent, se brûler avec des cigarettes, se scarifier ou ne se sentir attirées que par les gens qui les maltraitent. D’une certaine façon, la peur et l’aversion qu’elles ont ressenti pendant le traumatisme peuvent, de façon perverse, se muer en plaisir.

Pour les chercheurs ce mécanisme serait dû la sécrétion d’endorphines par le corps en réaction au stress ressenti. Ces produits, proches de la morphine, disposent en effet de propriétés spécifiques et sont notamment capables de bloquer la sensation de douleur. Ainsi, la capacité des émotions fortes à bloquer la douleur (via les endorphines) permettrait de comprendre pourquoi, pour de nombreux traumatisés, une réexposition à un stress peut apporter à l’anxiété un soulagement comparable. Voilà ce qui peut conduire une personne victime de violences à se scarifier par exemple.

Chapitre 3 – Visualiser le cerveau : la révolution des neurosciences

Faute de moyens techniques adaptés, la science a longtemps été bornée à l’étude de l’activité du cerveau en y mesurant la présence de substances chimiques, telles la sérotonine ou la dopamine, ce qui grosso mode revenait à tenter de comprendre le fonctionnement d’une voiture en étudiant l’essence. L’arrivée de la neuro-imagerie a changé la donne.

Parmi les premières découvertes réalisées, une des plus intéressantes a montré que lorsque l’on lisait à des personnes traumatisées des récits faisant référence à des éléments (images, sons, odeurs, pensées…) liés à l’événement traumatique initial, elles voyaient leur amygdale cérébrale (la partie du cerveau en charge de la détection du danger et de la menace dans le cerveau) s’activer. Ce qui déclenchait automatiquement la sécrétion d’hormones du stress ainsi que l’augmentation de l’influx nerveux, de la tension artérielle, du rythme cardiaque et de la consommation d’oxygène. Ainsi, même en l’absence de danger objectif, et sur simple rappel d’éléments particuliers, le cerveau des victimes de stress post-traumatique réagit dans le but de préparer leur corps à lutter ou à fuir. Cela amène à mieux saisir pourquoi un soldat pourra, une fois revenue à la vie civile, entrer dans un état de panique ou d’anxiété intense en entendant un pétard exploser dans une rue.

L’horreur muette

Il a aussi été montré qu’en plus de l’activation de l’amygdale cérébrale, une autre zone du cerveau appelée « aire de Broca », se désactivait pendant le rappel de l’événement traumatique. Or, l’aire de Broca est un des centres de la parole au sein du cerveau et son dysfonctionnement empêche de verbaliser les sentiments et les pensées.

Ceci explique bien pourquoi, même après des années, les traumatisés ont souvent bien du mal à dire ce qu’ils ont traversés. Leur corps revit la terreur et l’impuissance ainsi que l’envie de lutter ou de fuir, mais ce ressenti est presque impossible à exprimer.

Un hémisphère en panne

Les scanners cérébraux des patients traumatisés indiquent également que pendant les flash-back (dont il a été question dans le chapitre 1) leur cerveau s’allume seulement du côté droit.

Notre cerveau possède deux hémisphères et il est maintenant connu qu’ils parlent des langues différentes. L’hémisphère droit est intuitif, émotionnel, visuel, spatial et tactile alors que le gauche est plutôt linguistique, séquentiel et analytique. Ce dernier a le monopole de la parole tandis que le droit véhicule la musique de l’expérience. De plus, les deux moitiés du cerveau traitent différemment les empreintes du passé. La gauche se rappelle les faits, les statistiques et le vocabulaire des événements. La droite stocke les souvenirs du toucher, des odeurs, des sons, des émotions.

En temps normal, les 2 hémisphères collaborent harmonieusement pour créer la totalité de l’expérience mais lorsqu’un des partenaires fait défaut cela est très invalidant. Ainsi, lorsque les traumatisés sont face à quelque chose qui leur rappelle leur passé, leur hémisphère droit réagit comme si l’événement tragique avait lieu dans le présent. Seulement, comme leur hémisphère gauche est défaillant, ils ne peuvent pas ordonner l’expérience en séquences logiques et se rendre compte qu’ils sont en train de revivre et de rejouer leur passé. Ils sont juste furieux, terrifiés, honteux ou figés.

De plus, une fois l’orage émotionnel passé, et la réactivation de l’hémisphère gauche effective, ce dernier va chercher de la logique et de la cohérence dans ce qui vient de se passer et va avoir tendance à attribuer à quelqu’un ou quelque chose la responsabilité de ce qui s’est déroulé : « Si je me suis mis en colère, c’est parce que l’autre a fait ceci ».

Bloqué dans la lutte ou la fuite

Normalement, les gens réagissent à la menace par une hausse temporaire de leurs taux d’hormones du stress (cortisol et adrénaline) et, une fois le danger passé, ces hormones se dissipent et leur corps peut à nouveau se détendre.

Chez les traumatisés, il en va tout autrement. Les hormones du stress mettent plus longtemps à retrouver leur niveau de référence et sont sécrétées très vite et à l’excès face à des stimuli modérément stressants. Cet ensemble produit une élévation chronique des hormones du stress qui place le corps dans un état permanent d’excitation et qui contribue à long terme à la survenue de multiples problèmes de santé.

Pour terminer cette première partie, BVDK remarque que jusqu’à il y a encore peu de temps, l’approche psychothérapeutique classique considérait que le fait de parler des sentiments pénibles ressentis par les traumatisés leur permettaient d’en venir à bout. Or, comme cela a été montré par les neurosciences, l’expérience même du traumatisme entrave l’aptitude à parler. Par conséquent, une personne traumatisée aura beau développer son introspection et sa compréhension d’elle-même, son cerveau émotionnel ne se détournera pas de sa réalité et continuera d’envoyer les messages générant la réaction de stress.

Partie 2 – Le cerveau traumatisé dans tous ses états

Chapitre 4 – Sauve qui peut : l’anatomie de la survie

Conçu pour survivre

Dès que l’amygdale cérébrale détecte une menace ou un danger, le système d’alarme du cerveau se déclenche et lance une série de plans d’évasion préprogrammés par l’évolution. À ce moment, la partie archaïque de notre cerveau (l’esprit inconscient) prend les commandes du corps, débranche en partie le cerveau supérieur (l’esprit conscient) et nous pousse à nous cacher, à fuir, à lutter ou à nous figer. Si ce que les scientifiques nomment la réaction de « lutte/fuite/immobilisation » aboutit, permettant d’échapper au danger, le corps retrouve rapidement son équilibre intérieur et on reprend ses esprits.

En revanche, si cette réaction est bloquée, parce que l’on est cloué au sol, pris eu piège ou empêché d’agir pour une raison ou pour une autre, que ce soit lors d’une guerre, d’un accident, de violences domestiques ou d’un viol, le cerveau archaïque continue de s’activer en vain. Et il peut ainsi, même longtemps après que le danger soit passé, continuer à envoyer des signaux au corps pour qu’il échappe à une menace qui n’existe plus.

Nous savons aujourd’hui qu’être capable de bouger ou d’agir dans une situation potentiellement traumatique, dans le but de se protéger, est un facteur crucial pour déterminer si cette expérience horrible laissera des traces durables.

Le cerveau de bas en haut

La tâche la plus importante du cerveau est d’assurer à chaque instant notre survie, même dans les pires conditions.

Pour ce faire, il lui est nécessaire de remplir certaines missions fondamentales :

  1. Produire des signaux internes indiquant ce dont notre corps a besoin (nourriture, repos, protection, refuge…)
  2. Créer une carte du monde dans lequel nous évoluons pour nous indiquer où satisfaire ces besoins.
  3. Produire les actions et l’énergie nécessaires pour nous permettre de satisfaire nos besoins.
  4. Nous prévenir des dangers et des possibilités présents sur le chemin.
  5. Nous permettre de nous adapter aux exigences du moment.
  6. De coordonner nos actions et de collaborer avec les autres.

Pour réaliser l’ensemble des missions précitées, il est essentiel que nos différents cerveaux communiquent entre eux. Car oui, nous n’avons pas un, mais plusieurs cerveaux ! C’est ce que l’on appelle la théorie du « cerveau triunique ».

Plus concrètement, le cerveau est construit de bas en haut. Il se développe strate après strate au cours de la vie, de la même manière que cela s’est produit au cours de l’évolution.

Le cerveau qui se construit en premier est opérationnel dès la naissance. Il est appelé cerveau reptilien et contrôle des fonctions élémentaires. Parmi ces dernières on trouve par exemple : la respiration, la faim, le sommeil, la température corporelle, la sudation, la sexualité, l’élimination des toxines, le rythme cardiaque, l’immunité ou encore la production des hormones. Autant de choses réalisées sans nous en ayons conscience.

Dans le traumatisme, ce cerveau archaïque est perturbé et, d’ailleurs, les personnes souffrant de stress post-traumatique rencontrent généralement des troubles de l’appétit, du sommeil, du toucher, de la digestion ou de l’excitation.

Juste au-dessus du cerveau reptilien se trouve le cerveau limbique qui ne commence vraiment à se développer qu’après la naissance. Il est le siège des émotions, le détecteur des dangers, le juge de ce qui est plaisant ou effrayant et l’arbitre de ce qui importe ou non pour la survie. C’est aussi le cerveau limbique qui est en charge de gérer la complexité de nos relations sociales.

Pris ensembles, cerveau reptilien et cerveau limbique forment ce que BVDK appelle le « cerveau émotionnel »dont la tâche principale consiste à veiller sur notre bien-être. S’il perçoit une opportunité ou un danger, il nous alerte en libérant une giclée d’hormones qui produisent des sensations viscérales. Ces sensations, souvent très subtiles, ont une énorme influence sur les grandes et les petites décisions de la vie : ce qu’on choisit de manger, où l’on aime dormir et avec qui, quelle musique on préfère, si on aime jardiner ou chanter dans une chorale, qui on déteste et avec qui on est ami.

À un niveau encore supérieur, se trouve le cerveau rationnel qui est, à la fois, le plus récent dans l’évolution et celui qui se développe en dernier chez l’enfant. Ce cerveau cognitif s’intéresse avant tout au monde extérieur dans l’optique de comprendre comment les gens et les choses fonctionnent, de trouver comment atteindre nos buts et d’organiser notre temps et nos actions. Il nous permet de nous tenir tranquille, de contrôle nos sphincters, de pouvoir utiliser des mots au lieu d’agir, de comprendre des idées abstraites et symboliques, de faire des projets pour le lendemain, d’intégrer de vastes quantités d’informations et de leur donner un sens. Il est aussi au fondement de la prodigieuse créativité de l’humanité.

Se refléter mutuellement : la neurobiologie interpersonnelle

Le cerveau rationnel (ou cognitif), appelé aussi néocortex, est également le siège de l’empathie, cette capacité à éprouver les sentiments d’autrui. En effet, il contient des neurones baptisés « neurones miroirs » qui sont un peu comme un Wi-Fi neuronal. Ils nous permettent de capter automatiquement les mouvements, les intentions et les états émotionnels des autres dans l’optique de nous accorder à eux et de collaborer avec eux.

Chez les traumatisés, il semble que cette capacité d’empathie soit défaillante. Ainsi, ils ont presque toujours l’impression de ne pas être vus, reflétés et pris en compte.

Identifier le danger : le cuisinier et le détecteur de fumée

L’information sur le monde qui nous entoure arrive à notre organisme par les sens (toucher, vue, ouïe, odorat, goût).

L’ensemble des sensations perçues convergent ensuite vers le thalamus (une zone du cerveau limbique) qui se comporte un peu comme le « cuisinier » du cerveau. Il mélange les informations qu’il reçoit en une « soupe autobiographique » pour créer une expérience cohérente et homogène qui se traduit à nous sous la forme « Voilà ce qui m’arrive ».

Après ce passage par le thalamus, les sensations sont retransmises dans 2 directions :

  • Vers l’amygdale une partie plus profonde du cerveau limbique (dont nous avons déjà parlé)
  • Et, vers le cortex où elles atteignent l’esprit conscient.

La route vers l’amygdale est appelée « voie basse » et est ultrarapide, celle vers le cortex, nommée « voie haute » est plus lente de quelques millisecondes.

La principale fonction de l’amygdale, que l’auteur appelle « le détecteur de fumée » du cerveau, consiste à identifier si un stimulus est important pour la survie. L’amygdale s’acquitte de cette mission rapidement et automatiquement et dès lors qu’il détecte une menace, il envoie aussitôt un message à l’hypothalamus et au tronc cérébral pour qu’ils mobilisent le système des hormones du stress. Comme l’amygdale traite l’information qu’il reçoit par le thalamus bien plus vite que ne le fait le cortex, il est en mesure de décider si ce qui est perçu constitue une menace pour la survie avant même que l’on en prenne conscience.

Si en temps normal le détecteur de fumée sait assez bien capter les signaux de danger, le traumatisme altère sa capacité à interpréter finement les situations et augmente la probabilité qu’il déclenche à tort, une déferlante de puissantes hormones du stress, dont le cortisol et l’adrénaline, qui élèvent le rythme respiratoire et cardiaque et la tension artérielle pour nous préparer à lutter, à fuir ou à nous immobiliser.

Contrôler la réaction de stress : la tour de guet

Si l’amygdale est le détecteur de fumée, considérez le cortex et notamment le cortex préfrontal médian (situé juste au-dessus des yeux) comme « la tour de guet ».

Comme nous l’avons vu juste avant, dès lors qu’il détecte de la fumée (c’est-à-dire un danger ou une menace), l’amygdale déclenche automatiquement un signal engageant la lutte ou la fuite. Le rôle du cortex est capital par rapport à ce processus puisque c’est lui qui est en charge de prendre du recul par rapport à la situation que nous vivons et de juger si la fumée perçue indique que la maison brûle et qu’il faut fuir rapidement ou bien qu’il s’agit simplement du steak qui commence à roussir dans la poêle.

Lorsque le message émotionnel transmis par l’amygdale n’est pas trop intense, le cortex nous offre la possibilité de comprendre ce qui nous arrive et de prendre conscience que ce à quoi l’on réagit est peut-être une fausse alerte. Ainsi, c’est grâce au travail du cortex que nous ne fuyons pas à toutes jambes devant un steak qui brûle.

Le bon fonctionnement du cortex est aussi capital pour préserver nos relations aux autres. Ainsi, tant qu’il est opérationnel, nous ne risquons pas de nous énerver à chaque fois qu’un serveur se fait attendre ou qu’un médecin nous fait patienter longuement dans sa salle d’attente.

Quand ce système d’équilibrage du cortex tombe en panne, nous devenons tel un animal conditionné et nous nous mettons automatiquement en mode lutte ou fuite en réaction à la perception de la moindre menace. C’est cela qui se passe dans le stress post-traumatique et qui rend bien plus difficile, pour les personnes qui en souffrent, de contrôler leurs émotions.

Le chronomètre s’arrête

Deux systèmes cérébraux participent au traitement de ce qui nous arrive à chaque instant :

  • Ceux qui traitent de l’intensité émotionnelle et du contexte (amygdale et cortex préfrontal médian). Nous en avons parlé juste avant.
  • Ceux qui se chargent de saisir le contexte et la signification de l’expérience (cortex préfrontal dorsolatéral)

La fonction du cortex préfrontal dorsolatéral est de nous indiquer en quoi une expérience présente est liée au passé, et comment elle peut affecter l’avenir. C’est cette région de notre cerveau qui donne une signification à ce qui nous arrive et le lie avec notre histoire personnelle. C’est aussi elle qui nous permet de saisir qu’un événement est limité et que, tôt ou tard, il prendra fin.

Dans le traumatisme, il semble que le cortex préfrontal dorsolatéral voit son action bloquée. En effet, pour les traumatisés :

  • Les émotions désagréables s’accompagnent le plus souvent du sentiment que la douleur ne s’arrêtera jamais.
  • Il est difficile voire impossible de lier ce qui leur est arrivé à leur passé et à leur avenir. L’événement n’a aucun sens pour la personne et ne parvient pas à être intégré de manière logique dans l’histoire de sa vie.

Le thalamus se débranche

Lorsqu’une personne vit un traumatisme important, il y a de fortes chances pour que son thalamus (le cuisinier du cerveau) se déconnecte afin de lui permettre de traverser l’épreuve sur le plan émotionnel et psychologique. Cela explique pourquoi le traumatisme n’est pas enregistré comme un souvenir classique, sous la forme d’un récit comprenant un début, un milieu et une fin, mais sous forme d’empreintes sensorielles isolées : des images, des sons et des sensations physiques accompagnés d’émotions intenses. Nous l’avons vu, c’est ce phénomène qui est à l’origine des flash-back.

Si cette déconnexion du thalamus se maintient dans le temps, la personne a toutes les difficultés à faire le tri dans les perceptions qui lui arrive. En conséquent, son attention, sa concentration et ses facultés d’apprentissage de nouvelles informations sont très fortement perturbés. Privées de filtrage efficace, les personnes traumatisées sont constamment en proie à une surcharge sensorielle qu’elles essaient de supporter en développant une vision rétrécie et une hyper-concentration. Si elles n’y parviennent pas, elles peuvent recourir à l’alcool ou aux médicaments. Le drame ultime, est que cette fermeture devenue nécessaire exclue aussi la perception des sources de plaisir et de joie.

Chapitre 5 – Les relations corps-esprit

Un aperçu du système nerveux

Tout ce qui se passe de manière automatique dans notre tête et notre corps, la fluctuation de notre rythme cardiaque, la digestion ou encore la genèse de nos émotions, est le fruit de la synchronisation entre les 2 branches de notre système nerveux autonome :

  1. La branche dite « sympathique » qui agit comme un accélérateur et ;
  2. la branche « parasympathique » qui sert de frein.

Le système nerveux sympathique (SNS) est en charge de l’excitation de l’organisme et de la dépense. De son fonctionnement dépend la réponse de lutte ou de fuite dont il a déjà été question à plusieurs reprises. Pour réaliser sa mission, le SNS fait affluer le sang vers les muscles et le cerveau et augmente le rythme cardiaque et la pression artérielle en stimulant la sécrétion de sérotonine.

Le système nerveux parasympathique (SNP) sous-tend quant à lui les fonctions d’autoconservation comme la digestion ou la cicatrisation. Il provoque la libération d’acétylcholine pour freiner l’excitation, ralentir le cœur, relâcher les muscles et ramener la respiration à la normale. C’est le SNP qui rend des activités comme l’alimentation, le repos et l’accouplement possibles.

Il existe un moyen simple de percevoir en soi-même ces 2 systèmes : la respiration. En effet, l’inspiration stimule le SNS et l’expiration de SNP. Dès lors, observez finement votre respiration et remarquez les effets de celles-ci sur votre rythme cardiaque et vos états internes.

Sécurité et réciprocité

Un facteur essentiel pour l’activation du SNP est le sentiment de sécurité. En effet, il est impossible ou très difficile de se calmer, de manger, de dormir si l’on ne se sent pas en sécurité. Chez l’Homme, comme pour de nombreux mammifères, ce sentiment de sécurité passe par l’autre. Les liens rassurants sont indispensables à une existence épanouie et pleine de sens.

D’ailleurs, beaucoup de travaux réalisés sur les réactions aux catastrophes naturelles ont montré que le soutien social (qui incluse la présence des autres et leur reconnaissance) est ce qui permet le mieux de surmonter le stress et le traumatisme : Ceux qui aident les autres et se sentent aidés ont moins de chance de développer un syndrome de stress post-traumatique.

Trois niveaux de sécurité

En suivant un groupe de 6 personnes rescapées d’un accident d’avion, BVDK a observé un élément intéressant. Lors du crash :

  • 2 personnes avaient perdues connaissance sans avoir été blessées physiquement ; elles se sont effondrées psychologiquement dans les temps qui ont suivi ;
  • 2 personnes sont entrées en état de panique et le sont restées bien après l’accident ;
  • 2 personnes avaient gardé leur calme et leurs moyens et avaient aidé à l’évacuation d’autres passagers, elles n’ont pas développé de stress post-traumatique.

Les scientifiques expliquent cela de la manière suivante. Le système nerveux autonome (SNS et SNP) régule 3 états physiologiques fondamentaux et c’est le niveau de sécurité ressenti qui détermine lequel est activé à un moment donné.

Chaque fois que l’on se sent menacé, on se tourne d’instinct vers l’engagement social en cherchant une aide et un réconfort auprès des autres. Si cela n’est pas possible ou que nous n’obtenons pas de réponse, s’active alors un mode de survie plus primitif : la lutte ou la fuite. On repousse alors notre assaillant ou on se sauve en lieu sûr. Mais, si cela ne marche pas non plus et que l’on se trouve dans l’impossibilité de fuir ou d’agir, alors l’organisme tente de se préserver en se fermant et en dépensant le minimum d’anergie possible. On se trouve alors en état d’immobilisation ou d’effondrement.

La lutte ou la fuite versus l’effondrement

La réaction de lutte ou de fuite déclenche une forte impulsion à agir. Elle coupe aussi le système d’engagement social, abaisse la réactivité à la voix humaine et augmente la sensibilité aux sons menaçants.

La réaction d’effondrement, qui est l’ultime système d’urgence de l’organisme ralentit le cœur et le système digestif. Elle rend également la respiration superficielle. Dès qu’elle s’enclenche les autres et soi-même n’ont plus d’importance, la conscience est fermée et on peut même ne plus ressentir la douleur physique.

Chapitre 6 – Perdre son corps, ne plus être soi-même

Les violences psychologiques et les carences affectives peuvent être aussi dévastatrices que les sévices corporels et les abus sexuels. Ainsi, n’être vu et reconnu par personne, n’avoir aucun lieu où trouver refuge, ne se sentir nulle part en sécurité, même en l’absence de violences physiques, est destructeur à tout âge et cela particulièrement chez les jeunes enfants qui tâtonnent pour trouver leur place dans le monde.

Dès l’instant où quelqu’un nous nourrit quand on a faim, nous couvre lorsque l’on a froid ou nous berce lorsque l’on est effrayé ou blessé, on apprend à mettre en place des stratégies efficaces de régulation émotionnelle. En somme, on apprend à calmer le cerveau émotionnel.

En revanche, si personne ne porte sur nous un regard aimant, si personne ne nous fait de grand sourire en nous voyant, si personne n’accourt à notre aide (mais nous dit plutôt : « Cesse de chialer où je vais te donner une bonne raison de le faire »), il nous faut trouver d’autres moyens de calmer nos états internes. Le risque est alors d’essayer tous les expédients : drogue, alcool, automutilation, boulimie dans l’optique d’atteindre un certain soulagement.

Comment sait-on que l’on est en vie ?

Que fait-on quand on a rien de spécial en tête ? En étudiant cette question, des scientifiques ont mis en évidence un « mode par défaut » du cerveau qui s’active lorsque l’on a rien de particulier à l’esprit. Ce mode nous amène à porter notre attention sur nous-même. C’est lui qui nous donne le sentiment d’être soi et d’être vivant.

Chez les personnes atteintes d’un syndrome de stress post-traumatique, ce mode par défaut montre des défaillances importantes d’activation.

Comme nous l’avons vu plus haut, le cerveau des traumatisés fonctionne de manière particulière. Dans certains cas, cela amène à une déconnexion des zones qui transmettent les émotions et les sensations viscérales afin de faire face à la terreur persistante qui peut s’installer. Or, ces zones particulières sont aussi celles du mode par défaut : en tentant de faire barrage à leurs sensations terrifiantes, les victimes de traumatisme endorment également leur capacité à se sentir eux-mêmes et pleinement vivants.

Cela a aussi pour conséquence la perte de la motivation. En effet, comment réussir à prendre des décisions ou à mettre en œuvre un projet, s’il n’est plus possible de définir ce que l’on veut et les sensations que l’on ressent.

L’agentivité : s’approprier sa vie

L’agentivité désigne le sentiment d’avoir une certaine maîtrise de sa vie : savoir où l’on se trouve, qu’on a son mot à dire dans ce qui nous arrive et un certain pouvoir d’influer sur la situation.

À la base de l’agentivité se trouve l’intéroception. Il s’agit de la conscience subtile des états du corps. Plus cette conscience est grande et plus on peut contrôler sa vie. Si on est conscient des changements constants qui ont lieu en soi et hors de soi, on peut se mobiliser pour les gérer. Pour autant, cela ne peut se produire que si sa tour de guet (cortex préfrontal médian) apprend à observer ce qui se passe en soi.

Les traumatisés sont souvent coupés des informations venant de l’intéroception et leur tour de guet interprète leur environnement sous la forme d’un bombardement de signaux menaçants. Pour tenter de contrôler ce processus, ils deviennent souvent experts dans l’art de les ignorer et d’endormir la conscience de ce qui se passe en eux. Ils apprennent à se cacher d’eux-mêmes.

Or, ignorer les messages internes a un prix : on devient incapable de détecter ce qui est vraiment dangereux et, tout aussi grave, ce qui est salutaire. De plus, le fait d’étouffer les appels à l’aide de son corps n’empêche pas les hormones du stress de le mobiliser et au fil du temps des symptômes somatiques apparaissent : migraines, fibromyalgie, problèmes digestifs, douleurs, fatigue, syndrome du côlon irritable…

La dépersonnalisation

Quand on descend plus bas sur l’échelle de l’oubli de soi, on peut atteindre le stade de la dépersonnalisation : on ne se sent plus soi-même. Dès lors, le moi peut se détacher du corps et vivre une expérience séparée. Ainsi, des personnes peuvent avoir le sentiment de vivre leur vie comme dans un flottement sans prise sur quoi que ce soit.

Apprivoiser son corps

Comme nous venons de la voir, un traumatisme a le pouvoir de dérégler le fonctionnement du cerveau et notamment d’altérer la communication entre certaines de ses parties.

Fort heureusement, il existe deux voies pour apprendre au cerveau à retrouver un équilibre :

  • La voie de haut en bas qui consiste à renforcer l’aptitude de la tour de guet (cortex) à repérer les sensations du corps. La méditation de pleine conscience et le yoga peuvent y contribuer.
  • La voie de bas en haut qui apprend au détecteur de fumée (amygdale) à s’apaiser via le toucher, la respiration ou encore le mouvement.

Cette chronique a éveillé votre curiosité ? Ne vous privez pas d’en savoir plus en allant découvrir le deuxième partie. Vous y apprendrez notamment :

  • Comment le traumatisme peut se développer pendant l’enfance et quelles sont les conséquences possibles de cela à l’âge adulte.
  • Comment la nature du lien qui se développe entre la mère et son enfant, pendant les 2 premières années de ce dernier, influence son comportement à l’âge adulte.

Pour lire le deuxième volet de la chronique, vous êtes libre de CLIQUER ICI.

Avant de vous laisser découvrir la suite de cette chronique, voici en complément un lien vers une conférence de Bessel Von Der Kolk sur le traumatisme. Pour la suivre, CLIQUER ICI.

Faîtes déstresser les autres
  • 3
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire